Êtes-vous de ceux qui croient que la Mauricie est à la veille de rencontrer un mur? J’en suis! La première fois que j’ai réalisé cela, j’avais 16 ans et ma face de futur cégépien se retrouvait sur le dépliant de campagne d’un politicien qui allait devenir ministre. J’y annonçais mon désir de faire ma vie en Mauricie! J’aimais mon coin de pays et je pensais pouvoir y vivre ma vie. Des années plus tard, au fil de plusieurs fermetures, des centaines de familles comme la mienne ont dû trouver un nouvel endroit où déposer leur boîte à lunch. La nécessité de faire autrement fera tranquillement son chemin.
Mon baccalauréat terminé, faute d’emploi ici, il faut me pardonner une escapade de deux ans dans les écoles du centre-sud de Montréal où j’ai tenté d’enseigner. J’ai vite réalisé que les écoles d’Hochelaga-Maisonneuve n’étaient pas plus attirantes que celles du bas ou du haut de la ville, à Shawinigan. Je suis donc revenu armé de patience et de détermination pour entrer progressivement dans nos écoles. Depuis ce temps-là, les fermetures se sont succédées jusqu’à ce qu’Abitibi-Bowater annonce en 2007 la fermeture de la Belgo et qu’on se mette à envisager les lendemains difficiles au Centre-de-la-Mauricie après la fermeture d’Alcan et l’avenir incertain de la Laurentide.
Dans cette rafale de portails cadenacés, j’ai connu beaucoup de jeunes pour qui un berlingot de lait et quelques biscuits sortis de mon tiroir de professeur étaient considérés comme une douceur dans la journée, entre la dictée et les tables de multiplication. Le plus gros de mon expérience de professeur, je l’ai passée dans les quartiers les plus défavorisés de Shawinigan et de Grand-Mère, à accueillir des jeunes, à fournir des mitaines, à trouver un pantalon de neige, à organiser une fête pour partager ma vision de la solidarité, à donner chaque jour une colonne de mots à apprendre : entreprendre, projets, ténacité, détermination, confiance en soi, dépassement, communauté, … Toutes ces années à tenter de faire croire, tantôt habillement, parfois maladroitement, que l’instruction était la voie pour réaliser tous nos rêves. Pas facile d’être enseignant aujourd’hui! Pendant que certains enfants sont branchés sur le monde avant d’arriver à l’école, d’autres sont systématiquement branchés sur leur misère personnelle quotidienne. Figurez-vous que certains d’entre nous s’acharnent à transmettre des connaissances à des enfants le ventre vide qui proviennent de familles mauriciennes inactives. Saviez-vous que 42,5 % des adultes de la Mauricie sont sans travail et n’en recherchent pas , que le taux d’intention d’entreprendre (création d’entreprise) en Mauricie nous place en 12e position parmi les 16 régions administratives recensées du Québec et que nos 18-34 ans sont en 13e position à ce chapitre?
Nous sommes comme les briques d’un mur, chacune à sa place! disait Robert Baden-Powell, fondateur du scoutisme. Cette pensée ne m’a jamais vraiment quitté depuis mes années comme louveteau et scout. Et si ce mur que va rencontrer la Mauricie n’était en réalité que l’édification de la mobilisation, de la conscience citoyenne et de la prise en charge de notre destin. On est capables de traîner des boîtes à lunch chaque matin mais on est aussi capables d’ingéniosité, de solidarité et de dépassement.
C’est ici que prend forme le concept de communauté entrepreneuriale, développé par la Fondation de l’entrepreneurship (www.entrepreneurship.qc.ca). Une communauté entrepreneuriale est une communauté de leaders et d’acteurs locaux qui partagent la même vision du développement basée sur le dynamisme entrepreneurial de ses habitants et qui coordonnent leurs réflexions et leurs actions vers l’atteinte de cibles communes mesurables. Projet initié par ma commission scolaire qui souhaitait développer à l’école le goût d’entreprendre, la Communauté entrepreneuriale de Shawinigan regroupe maintenant une trentaine d’organismes partenaires qui, ensemble, se sont donnés un plan d’action sur quatre ans. Pas moins de 90 moyens viseront à éduquer, à sensibiliser, à mobiliser, à accompagner, à valoriser des projets réalisés dans le milieu communautaire, chez les partenaires socioéconomiques, dans les écoles et les familles, avec les aînés, les femmes et les immigrants, auprès des élus et dans les médias.
Mékinac emboîte aussi le pas. À sa façon, elle souhaite dynamiser sa communauté, contrer les effets annoncés du vieillissement de sa population, diversifier son économie, faire une place à chaque regroupement en soutenant les projets, en démontrant que l’avenir est prometteur si on se donne la main. Souhaitons que les autres MRC de la Mauricie ne soient pas très loin de ce rendez-vous historique de mobilisation pour un développement endogène garant d’un avenir meilleur.
Les expériences soutenues ailleurs dans le monde, notamment en Europe où l’esprit d’entreprendre et d’entreprise est plus nécessaire que jamais, prétendent qu’il faudra une génération, et oui une bonne vingtaine d’années, pour territorialiser l’entrepreneuriat. Si la Beauce a compris cela depuis belle lurette, comment la Mauricie pourrait-elle se permettre de ne pas y croire? « Personne n’est trop pauvre pour ne pas entreprendre. » nous dit Paul-Arthur Fortin, le père de la culture entrepreneuriale au Québec. Et dire qu’il aura fallu que nos pères, nos oncles et tous les vaillants ouvriers éprouvés depuis soient le prix à payer pour notre mobilisation… L’entrepreneuriat est ici une question de nécessité! Merci d’apposer chaque jour vos briques, on doit poursuivre la construction pour créer notre propre abondance!






